l'Allegro - EDITO

« Il ne s’agit somme toute que d’une mise au point et d’un rappel pour temps oublieux et insincères. Il est toujours question, n’est-ce pas, de refaire le monde puisque, pardi, tant qu’il y aura une aube à suivre il ne sera jamais fait. Or il faut pour cela une utopie à considérer non comme un point d’arrivée (on sait désormais ce que coûte ce genre de pari crédule) mais comme un point d’aimantation. Je fais donc l’hypothèse que fonder cette nécessaire utopie sur le type de rapport au monde que signifie la poésie et qui a des conséquences tangibles dans tous les ordres de la vie est salvateur.

Qu’on ne voie là, de grâce, ni eschatologie ni prophétisme : mon point de vue est pragmatique puisque la position existentielle que signifie la poésie est indentifiable, concrète et partageable pour tous. La poésie ne donne pas du sens, elle suggère un sens selon lequel vivre, non pour quelques privilégiés mangeurs d’idéal, pour tous. Un sens archaïque, je veux dire d’avant tout système religieux ou philosophique.

La poésie relève tout d’abord d’un principe premier et fondateur d’incertitude. Elle est donc d’abord un scepticisme, je veux dire une quête de l’ouvert qui récuse l’immobilisation tant dans le pessimisme arrêté que dans l’optimisme béat. Elle naît du pressentiment que toute vue des choses, toute nomination, tout concept, toute définition, pour indispensables qu’ils soient, tendent à clore le réel et à en limiter la compréhension. Là où l’histoire humaine, par nécessité, organise, classe, catégorise, fixe et ordonne, elle récuse la segmentation et l’immobilisation du sens. Tout poème est un démenti à la donnée immédiate et objective puisqu’il se donne pour fonction de rendre sensible, donc perceptible, ce que l’évidence obnubile.

Le poète ne s’en laisse pas conter, il est un curieux opiniâtre qui cherche en toute chose sa profondeur de champ. En cela, oui, il est comme l’enfant, ce questionneur inlassable, qui, disait Nietzsche, en sait plus que le savant puisqu’il n’est pas encore asservi à l’astreinte d’un savoir qui, en toutes choses, fixe une signification consensuelle certes indispensable mais qui manque ce que, pour être consensuelle, cette signification abandonne. Par exemple, la couleur, la saveur, la valeur d’expérience d’un objet ou d’un fait (un caillou, un baiser, une colère, une soif, une mort), comme ils sont éprouvés dans la vie, indéterminables et imprévisibles, aussi innombrables qu’il y a d’hommes sur la terre et d’instants de vie de ces hommes.

Disons : la poésie illimite le réel, elle rend justice à sa profondeur insolvable, à la prolifération infinie des sens qu’il recèle. Inquiétant ? Oui, la poésie est inquiétante, elle récuse par principe la quiétude du sens, elle est même davantage : une leçon d’inquiétude. Or cette inquiétude est une sauvegarde puisqu’elle objecte à toute pensée arrêtée, à l’insolence des certitudes, au figement des dogmes, aux absolutismes et fanatismes subséquents.

Elle est donc le gage d’une liberté insolvable, de cette « liberté libre » que nommait Rimbaud qui revendique une autonomie sans compromis de la conscience face aux décrets de toutes sortes qui enjoignent des chemins d’existence. On comprend que dans un temps plus obsédé que jamais de prise et de maîtrise, d’ordre et de sécurité, toutes choses qui ne s’obtiennent qu’en réprimant justement la part d’inconnu, d’imprévisible, d’indécidable que porte immanquablement le réel, la poésie soit retenue pour intempestive.

Voyez, par exemple, l’obsession identitaire qui régit nos sociétés et voyez comment le principe même de la poésie tel que je l’expose la ridiculise. Depuis les mythes sumériens qui offrent la figure d’une déesse conjointement divinité de l’amour et de la guerre, en passant par Ulysse qui se baptise Personne jusqu’au « Je est un autre » de Rimbaud ou le « Je cherche un être en moi à envahir » de Michaux, la poésie n’a jamais cessé de contester l’illusion de l’identité stable qui masque la profondeur que chacun nous sommes, la plasticité du vivant lui offrant par bonheur la chance des métamorphoses. Par bonheur, en effet : c’est le gage d’une liberté irréductible que de ne pouvoir être assigné à résidence dans une identité close et grotesquement sinon violemment réductrice que le jeu social et surtout la logique d’un pouvoir qui a besoin d’ordre et de maîtrise pour s’exercer, imposent. (…)

Mais si la poésie récuse en tout l’identité patente, le marqueur de convention, pour donner à voir l’altérité qu’ils cachent, ce n’est pas seulement sous l’effet d’une pulsion libertaire. À obstinément scruter cette altérité infinie, ce sont les infinis avatars de l’humain que les poètes envisagent. Que restituent les mille milliards de poèmes produits par les hommes en tout temps et en tous lieux ? Une identité humaine, et ils la prouvent multiple, contradictoire, complexe à l’image de toute vie humaine, mais surtout ils la prouvent commune sous les identités de surface, historiques, locales, culturelles. Voilà pourquoi chacun peut reconnaître une part de son expérience existentielle dans un ghazel, un haïku, un pantoum, un sonnet. Voilà pourquoi le poète tchouvache Gennadi Aïgui disait : « la poésie est le travail-langage de la fraternité humaine ». Tout poème est un concentré d’humanité, qui révèle à chacun son altérité, c’est-à-dire son affinité avec l’autre et l’arrachant ainsi à sa petite identité personnelle de circonstance, le relie. La poésie est en quelque sorte un esperanto de l’âme humaine. C’est donc le premier et paradoxal travail de la poésie de réfuter, par la langue, toute clôture du sens que la langue opère en dénommant pour identifier. « Là où la montagne dépasse du mot qui la désigne se trouve un poète », disait Odysseus Elytis.

Vivre en poètes sur la terre, ce serait simplement cela : lutter pied à pied contre les forces qui poussent à l’exil pour habiter la vie entière et lui demeurer fidèle jusqu’à la mort. Nous n’avons qu’une alternative : vivre chez Circé, une vie morte, ou reprendre le grand large, êtres du désir invincible aimantés par l’ouvert et amants du plein vent. Vivre en poètes et trouver le sens imprévu ou perdre bientôt notre humanité.

La poésie nous sauvera, si rien ne nous sauve."

Jean-Pierre Siméon, dans La Poésie sauvera le Monde